Potato Power!

23.04.17 / Les Mots du Chef

Il y a plus de 8'000 ans, aux abords du Lac Titicaca, une tribu parvient à cultiver une racine étrange, qu’ils sèchent au soleil pour la conserver plusieurs années et se créer une petite réserve. Tout contents qu’ils sont de ne plus avoir à compter exclusivement sur la chasse ou la cueillette pour casser la croute, nos Péruviens néolithiques sont loin de se douter qu’ils tiennent entre leurs mains la clé de l’éradication des famines, de la puissance militaire et de l’émergence de la civilisation occidentale dans laquelle nous vivons, nous, maintenant et ici, 8 millénaires plus tard et 9'000 kilomètres plus loin. Messieurs dames, voici l’histoire de la patate !

Lorsque les conquistadores du XVIe siècle rentrent en Europe après leur visite de courtoisie au Nouveau Monde, ils ramènent avec eux ce curieux tubercule qui était alors à la base de l’alimentation de la civilisation Inca. On pense au début qu’elle peut éventuellement servir de médicament, mais personne ne s’imagine manger cette racine étrange, qu’on comprend si peu qu’on pense qu’il s’agit d’une truffe. On s’en servira ensuite pour nourrir les cochons, mais ça s’arrête là.

On avance de 200 ans: la Guerre de Sept Ans fait rage en Europe, et le pharmacien des armées Françaises Antoine Auguste Parmentier est fait prisonnier par la Prusse qui nourrit ses « hôtes » comme les porcs, avec de la bouillie de patate. Parmentier remarque que la pomme de terre pousse dans des climats difficiles, avec des rendements élevés, et qu’elle se conserve très longtemps.

A la fin de la guerre, lors de son retour en France, Parmentier a une idée fixe : il est persuadé que ce tubercule est l’atout qui manquait pour éradiquer les famines, encore très fréquentes à l’époque. Mais la pomme de terre souffre d’une terrible réputation ; on pense entre autres qu’elle propage la lèpre et la peste. Pour en faire la promotion, le pharmacien va procéder à une véritable campagne de « guérilla marketing » façon Versailles : il fait tout d’abord lever l’interdiction de la culture des pommes de terre en prouvant de manière scientifique qu’elle n’est pas nocive. Et pour convaincre le peuple, Parmentier invite des hôtes de marque à des dégustations de mets préparés à base de pomme de terre ; on retrouvera ainsi à sa table Benjamin Franklin ou Lavoisier. Il obtiendra même du roi Louis XVI qu’il porte une fleur de patate à sa veste, en guise de décoration. En bref : l’équivalent de George qui sirote son café en dosettes à la télé.

En véritable professionnel du marketing, Antoine Auguste devise aussi une ruse de maître : il plante deux champs de patates aux abords de Paris, et les fait garder par une flopée d’hommes en arme… Le jour. Car la nuit, ses hommes ont pour ordre de ne pas mettre les pieds dans les champs. Les Parisiens pensent tout naturellement que si le roi fait garder aussi précieusement ses champs, c’est qu’ils recèlent un véritable trésor. La nature humaine fait le reste, les champs sont pillés, et la légende veut que cet évènement marque le début de l’essor de la pomme de terre en Europe. A compter de cette date, la pomme de terre va petit à petit éradiquer les famines, renforcer la position des souverains, permettre aux pays Européens de nourrir leurs armées pour partir à la conquête de pays lointains et ainsi rendre la colonisation possible. Plus tard, elle deviendra le principal soutien de la révolution industrielle en permettant l’exode rural, et nourrira des nations entières. Parmentier a gagné son pari, et on donne son nom à la fameuse préparation que les chefs HomeGourmet affectionnent tant.

Aujourd’hui, Il existe un centre international de la pomme de terre financé par 58 gouvernements, son ADN  a été entièrement séquencé en 2011 (seulement 7 ans après celui des humains !), on a créé des banques de gènes qui y sont entièrement dédiées sur tous les continents, et on en consomme plus de 300 millions de tonnes chaque année… soit 12'500 fois plus que le café de Georges. A la question « What else ? », on répond : la patate, pardi !